J'ai l'impression d'avoir été toute l'année une bouille infâme sans arrêt
remuée, comme une mer continuellement brassée dans un ressac, charriant des quantités de sables et d'algues vertes et gluantes, les saloperies des derniers dégazages des environs, au gré des
courants et des marées. Les trücs et les mâchins s'empilant dans ma chambre, formant des tas informes où s'engueulaient tous les soirs les cours en feuilles volantes à trier, les lettres
furibardes de la médiathèque municipale me relançant sans cesse pour cause de retard chronique des volumes empruntés, les pompeux manuels de philosophie extirpés de la BU, arborés fièrement dans
le bus, laissés en plan sous mon lit et n'atteignant jamais le bureau, les pages condamnées à jouer à saute mouton avec la poussière sans jamais être lues, et encore moins étudiées... La fatigue,
ma râlerie habituelle camouflant grossièrement la paresse...
Le pied, avec la prépa, c'est que ma tendance indécrottable à me plaindre se trouve brusquement légitimée, et pas que par moi ! Par tous ! Parce que l'hypokhâgne pourrait figurer au dictionnaire
des idées reçues de Gugus ! C'est entré dans les moeurs, l'hypokhâgne, oh là là, c'est dur, hein, oui, la fille de ma voisine en a fait une, eh bah dis donc, elle avait bien l'air exténuée la
pauv' gamine ! Donc quand j'en rajoutais une couche, démultipliant par l'art miraculeux de la parole mes nuits blanches, me mettant enfin au centre de l'attention générale dans les
repas de famille, tout le monde acquieçait gentiment du chef, sans jamais remettre en question le comportement soi-disant excécrable de ma prof d'allemand, ou les propos ahurissants de mon prof
d'histoire, soigneusement sortis par moi de leur contexte pour mieux épater la galerie... Ou du moins, ils avaient le tact de ne pas le faire à voix haute... C'était normal.
L'hypokhâgne donne toute liberté d'affabuler, de se gonfler et de dégonfler sucessivement le pataques artisanal en fonction du public. Face à d'autres prépateux, on raille les clichés sur la
prépa, on avoue en souriant de coté qu'on en a quand même pas foutu beaucoup... Face à la famille, quelle pression sur nos frêles épaules ! Mâchoire serrée, sourcils légèrement froncés, pour
montrer que l'on souffre en silence (en le disant haut et fort, qu'on souffre en silence !) mais les épaules en arrières et le ton léger, mais que boarf, moi ça ne m'atteint pas, je sais bien que
la vie ne s'arrête pas là, etc. Face à d'autres étudiants qui ne sont pas en prépa, (je dis on, mais je parle de moi, hein, comme toujours) on se donne le beau rôle, en décrivant très
précisemment toutes les vacheries du système, en en retartinant évidemment, mais un grand sourire aux lèvres, parce que c'est normal, tu vois, nous on est habitué, on s'en rend plus compte à
force, enfin si, mais c'est comment fonctionne la fac qui nous parait bizarre, tu vois ? Je drape ma cape sobre de fausse modeste sur mon costume brillant d'ancienne combattante
médaillée... Je suis une sacré menteuse, mais juré craché, je dis que la vérité dans le fond.
Donc pendant un an, je suis une bouillie de tout ça, une mixture, grumeaux compris, que les profs secouent, mais que je remue au final très bien toute seule, quand ils me foutent la paix...
Et cet été, je me suis posée, et je suis restée immobile, tranquille, glissant de musées d'art en musée d'histoire à Berlin, puis du hamac ombragé du jardin à la plage, les cris 70 des keums de
13 ans de la colo qui s'est installée à cinquante centimètres de ma serviette, les vagues, les mouettes, toussa... Donc, logique, la mixture brassée s'est décantée, les déchets
lourds se sont déposés au fond, l'angoisse, la flemme, la mauvaise volonté, la chianterie. Pour aider le processus, dans l'ordre, Tolkien, Steinbeck, Flaubert, Gary, Stendhal, Madame de la
Fayette, Sebastien Haffner. Et je décante, je m'allège, je me regonfle à bloc, je fais le plein de soleil... Chagrin d'école de Pennac me sert de tamis, de passoire, de filtre à
café, et, miracle, ne reste que la motivation, l'envie d'aller m'enfiler des listes de vocabulaire d'allemand, d'apprendre par coeur des passages de Rousseau, de replonger dans Baudelaire,
ekssétéra, ekssétéra.
Septembre, me voilà.
ça va mieux en le disant :